Analyses - Rapports

2026-07-30

Urbanisme et architecture sensibles au genre : des exemples concrets d’aménagements pensés pour les femmes

L’architecture adaptée aux femmes ne consiste pas à créer des espaces exclusivement féminins, mais à concevoir la ville en tenant compte des usages quotidiens, de la sécurité, de la mobilité et des responsabilités familiales. Des projets menés à Vienne, Umeå, Barcelone ou au Canada montrent des applications concrètes : parcs moins monopolisés par les terrains de football, logements facilitant la garde des enfants, passages souterrains mieux éclairés et sans angles morts, trottoirs et arrêts de bus déneigés en priorité, ou encore marches exploratoires avec les habitantes. Ces démarches profitent généralement aussi aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à l’ensemble des usagers.

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Schöpfwerk Park Vienna - 3:0 Landschaftsarchitektur

Oui. Il existe des réalisations concrètes derrière ces références. L’expression « architecture adaptée aux femmes » est toutefois un peu réductrice : il s’agit surtout d’un urbanisme qui analyse les usages réels, notamment les déplacements liés aux enfants, aux courses, aux soins, aux transports publics, ainsi que le sentiment d’insécurité.

1. Les parcs de Vienne : éviter que les garçons monopolisent l’espace#

À la fin des années 1990, Vienne constate que les adolescentes disparaissent progressivement des parcs, notamment parce que les grands terrains de football centraux sont occupés presque exclusivement par des garçons.

Dans des parcs comme Einsiedlerpark et Bruno-Kreisky-Park, la ville a notamment :

  • divisé les grands terrains sportifs en plusieurs espaces plus petits ;
  • installé plusieurs entrées afin d’éviter qu’un groupe puisse contrôler l’accès ;
  • créé des terrains de volley-ball, badminton et autres activités moins monopolisées ;
  • ajouté des espaces de repos et de discussion ;
  • amélioré l’éclairage et les lignes de vue ;
  • placé les cheminements autour des zones d’activité plutôt que dans des passages isolés.

L’objectif n’était pas d’interdire le football aux garçons, mais de permettre à davantage de groupes d’utiliser simultanément le parc. Ces expérimentations ont ensuite contribué à définir des recommandations municipales pour la conception des parcs viennois. (use.metropolis.org)

2. Frauen-Werk-Stadt à Vienne : des logements pensés autour du travail quotidien#

Frauen-Werk-Stadt I est un ensemble de logements sociaux construit à Vienne dans les années 1990 et conçu par des architectes femmes.

Les choix concrets comprennent notamment :

  • des logements permettant de surveiller les enfants depuis la cuisine ;
  • des locaux pour poussettes accessibles sans escalier ;
  • des buanderies lumineuses et proches des espaces communs, plutôt qu’en sous-sol ;
  • des circulations et entrées visibles ;
  • des espaces communs favorisant l’entraide entre voisins ;
  • des logements modulables selon l’évolution de la famille ;
  • la proximité des écoles, commerces, transports et services de garde.

Le principe est de réduire les difficultés liées à l’enchaînement des tâches quotidiennes, historiquement davantage assumées par les femmes. La ville de Vienne présente Frauen-Werk-Stadt I comme l’un des principaux exemples européens de logement conçu selon cette approche. (Deutsch)

3. Seestadt Aspern : déplacements courts et visibilité des femmes#

À Seestadt Aspern, nouveau quartier de Vienne, le travail porte sur plusieurs aspects.

Le quartier associe logements, commerces, écoles, crèches, espaces sportifs et transports afin de limiter les déplacements longs et de faciliter les trajets comportant plusieurs arrêts : déposer un enfant, aller travailler, faire des courses, accompagner une personne, etc.

Les espaces publics sont conçus pour être accessibles, avec des cheminements piétons, des transports collectifs et des parcs proposant plusieurs types d’activités plutôt qu’un seul grand équipement sportif.

L’aspect le plus visible est symbolique : presque toutes les rues, places et parcs portent des noms de femmes, comme Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, Zaha Hadid, Janis Joplin ou Ada Lovelace. En 2025, Seestadt comptait 64 rues, places, parcs ou bâtiments nommés en hommage à des femmes. (aspern Seestadt)

Il faut néanmoins distinguer les deux dimensions : nommer les rues d’après des femmes améliore leur visibilité historique, mais ne constitue pas à lui seul une transformation fonctionnelle de l’architecture.

4. Umeå : un tunnel conçu pour réduire le sentiment d’insécurité#

À Umeå, en Suède, le passage sous la gare, appelé Lev!, a été conçu en tenant compte du sentiment d’insécurité exprimé notamment par les femmes.

Les aménagements comprennent :

  • une entrée très large ;
  • des angles arrondis ;
  • une visibilité importante d’une extrémité à l’autre ;
  • beaucoup de lumière naturelle et artificielle ;
  • l’absence de recoins cachés ;
  • une séparation lisible entre piétons et cyclistes ;
  • des œuvres et des enregistrements de l’écrivaine Sara Lidman.

L’idée est que l’usager puisse voir le parcours, les sorties et les autres personnes avant de s’engager dans le passage. (smartcitysweden.com)

5. Umeå : déneiger d’abord les trottoirs et les arrêts de bus#

Un autre exemple souvent cité concerne le déneigement.

Les analyses locales ont montré que les hommes utilisaient davantage la voiture, tandis que les femmes marchaient et empruntaient davantage les transports publics. Déneiger en priorité les grands axes automobiles revenait donc à favoriser indirectement les déplacements masculins.

La ville a modifié l’ordre d’intervention afin de traiter davantage :

  • les trottoirs ;
  • les pistes cyclables ;
  • les accès aux arrêts de bus ;
  • les parcours autour des écoles et équipements publics.

C’est un bon exemple d’urbanisme féministe qui ne consiste pas à construire un équipement « pour femmes », mais à réexaminer une politique publique apparemment neutre. (The Guardian)

6. Collectif Punt 6 : les « marches exploratoires »#

Le collectif barcelonais Punt 6, composé notamment d’architectes, urbanistes et sociologues, organise des parcours avec les habitantes afin d’observer directement les espaces du quotidien.

Pendant ces marches, les participantes identifient par exemple :

  • les passages sans visibilité ;
  • les murs opaques et angles morts ;
  • les rues mal éclairées ;
  • les trottoirs trop étroits pour une poussette ou un fauteuil ;
  • l’absence de bancs, de toilettes ou de points d’eau ;
  • les équipements difficiles à rejoindre sans voiture ;
  • les espaces occupés par un seul groupe ;
  • les endroits évités le soir.

Les observations servent ensuite à produire des propositions d’aménagement. Punt 6 a employé ces méthodes pour des places, des quartiers, des chemins scolaires, des équipements publics et des plans de mobilité. (Col·lectiu Punt 6)

Exemple : Plaça Sóller à Barcelone#

Pour la rénovation de la Plaça Sóller, Punt 6 a recueilli les usages et propositions des habitantes et associations du quartier de Porta. Le travail portait sur la diversité des activités, l’accessibilité, les circulations, les espaces de repos et la capacité de différents publics à cohabiter dans la place. (Col·lectiu Punt 6)

7. ADS+ au Canada : examiner qui bénéficie réellement d’un projet#

L’analyse différenciée selon les sexes avec une perspective intersectionnelle, ou ADS+, n’est pas un style architectural. C’est une méthode d’évaluation appliquée avant ou pendant un projet.

Elle consiste notamment à demander :

  • Qui utilise cet équipement ?
  • À quelles heures ?
  • Qui a été consulté ?
  • Qui doit faire plusieurs déplacements successifs ?
  • Qui se déplace avec des enfants ?
  • Qui risque d’éviter le lieu ?
  • Les effets diffèrent-ils selon le sexe, l’âge, le handicap, les revenus ou l’origine ?

Un exemple dans les transports montréalais consiste à étudier différemment les trajets, l’attente et le sentiment de sécurité des femmes afin d’adapter l’organisation du service et les lieux d’attente. Les recommandations habituelles concernent notamment la visibilité, l’éclairage, la localisation des arrêts et l’accès rapide à de l’aide. (Observatoire des maires)

8. « Le Monde bâti des femmes » : plutôt une exposition qu’un projet d’aménagement#

Le Monde bâti des femmes, présenté par le Frac Centre-Val de Loire, n’est pas à proprement parler un quartier ou un bâtiment adapté aux femmes.

C’est une exposition consacrée aux architectes et artistes femmes et à leur contribution à la production de l’habitat, des villes et des territoires. Elle présente notamment des œuvres ou projets d’architectes comme Renée Gailhoustet, Iwona Buczkowska et Angela Hareiter. Son objectif principal est de rendre visible une histoire de l’architecture dans laquelle les femmes ont souvent été minorées ou oubliées. (Frac Centre-Val de Loire)

En pratique, les mesures les plus caractéristiques de cette approche sont donc très ordinaires : éclairage continu, absence d’angles morts, trottoirs suffisamment larges, bancs et toilettes, équipements proches des logements, diversité des jeux dans les parcs, accès facile avec une poussette et consultation effective des utilisatrices. Ce sont rarement des installations exclusivement réservées aux femmes ; elles améliorent généralement aussi la ville pour les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées et les hommes chargés de tâches familiales.

Sources

Documents utilisés